mardi 16 juillet 2013

Ironie n°168 - Mai Juin 2013 - Benoit Casas : L'ordre du jour


L’ordre du jour[1]

5 janvier
[   ]
prendre les mots à même la bouche
et les faire miroiter un moment
entre les doigts comme des bagues.
passons à l’ordre du jour.
programme d’une vie libre.
de la vitesse incorporée.
je fais durer l’élan.
[   ]

10 janvier
[   ]
parler change tout.
porter l’étincelle.
[   ]

21 janvier
[   ]
c’est un rapport de trame
de texte de tissu.
le je dont il s’agit
est peut-être innombrable
il n’y a nul besoin
de continuité du je
pour qu’il multiplie ses actes.
le temps viendra.
un plan de solitude.
[   ]

9 février
journal :
tout est équivalent :
une idée une joie une page.
une vie de papier.
illusion persistante.
innocence radieuse décidée.
ne pas la regarder pour
ne pas devenir amoureux.
parade attirante.
filet à papillons.
c’est le jet qui déclenche l’offensive.
presque en un souffle.
les bacchanales de la beauté.
[   ]

11 février
[   ]
écrire plus vite pour
prendre de vitesse la marée.
une impulsion du temps.
espoir pour les uns
terreur pour les autres.

16 février
livres lus choses vues.
conjonction de l’espace et du temps.
horreur des discussions.
cannibale du papier.
[   ]

1er mars
[   ]
j’aime le mot citron.
et la chose aussi.
le nom est le temps
de l’objet.

9 mars
tyrannie musicale.
torturé par le temps.
à nous de commencer.
se sait et se sent variations.
cherche pourtant le point fixe.
le plaisir de ne pas comprendre
ce qu’on lit.
il n’en faut pas davantage.
jardin des plantes.
pellicule de glace
sur un étang.
accepter la naissance.
saisir le meilleur de ce temps.
le maximum
de possibilités d’existence.
bave de nuages.

19 mars
[   ]
nous étions solidement enlacés.
je tenais l’existence
vraie.
constante de tension
qui se résout en sensations
rendues avec immédiation
absolue.
maintenant :
pour aboutir
à cet épanouissement
comme une volumineuse
pivoine.

23 mars
[   ]
de la contrainte
à son contraire.

12 avril
couper faire plus bref.
J’écris des raccourcis.
des possibles de langue.
des réponses du tac au tac.
raccourcir : le mot juste brutal
pas de conjonctions.
la littérature n’exprime pas
elle comprime.
flambée d’enthousiasme
et de travail
écrire traduire et lire
sont une seule et même chose.
il rompt le temps.
le grand circuit électrique des signes.
hors d’haleine et rapide.
me nommer non écrivain
ni non plus traducteur
mais lecteur.
[   ]

22 avril
tout est à
recommencer
manger
penser.
les troubadours
et les seins.
raison farouche.
ce paysage
trouvé
le plus intact
pas grand-chose
de plus beau.

3 mai
[   ]
c’est la tête qui écrit.
décider
de la première phrase
puis ne plus s’arrêter.
un éboulement
de prose.

11 mai
[   ]
ce que je recherche
dans un roman :
des curiosités
de phrases.

31 mai
la route de la solitude.
Syllabes fractionnées
par le souvenir.
percussions de consonnes.
je ne pouvais jamais lire
plus de deux ou trois pages
mon cœur battant si fort
qu’il me fallait poser le livre.
des bribes des déchets
des fragments.
ces deux pôles :
le mot révélateur
la rengaine le refrain.
cherche en toutes choses
à mettre le temps de ton côté.
[   ]

3 juin
au matin soleil déjà vif.
jour d’été précoce.
paysages destructifs.
renoncement.
regards remontent sa jupe.
et de suite.
chaque terme
est à sa place logique.
les grandes villes
spécialisent les plaisirs.
lieu de conflit entre
hasard et coup.

5 juin
[   ]
Fragonard : le plus hardi
et le plus sensuel.
vénération pour Greco.
par deux fois déchiré
devant l’un de ses tableaux.
estampes japonaises :
c’est ainsi que je veux écrire
avec autant d’espace
autour de peu de mots.

Benoit Casas, né en 69, lecteur :
« mes travaux sont des
victoires de détail »



[1] Nous tenons à remercier Benoit Casas de nous avoir permis de reprendre des extraits de son dernier livre, L’ordre du jour, paru en mai 2013 aux Editions du Seuil dans la collection Fiction & Cie. Nous avons choisi délibérément ces fragments dans les six premiers mois de l’année, de janvier à juin :
« L’ordre du jour est un journal, tenu méthodiquement sur une année entière, du 1er janvier au 31 décembre. Une année à la fois imaginaire et synthétique. Ce qui s’y passe, le désordre d’une vie, l’intensité des jours, s’y donne à travers un principe strict de composition.
Parce que L’ordre du jour est aussi une traversée de la bibliothèque. Le livre est construit à partir d’un immense corpus de phrases portant date, extraites de journaux, poèmes, lettres, d’auteurs multiples, écrites précisément le jour où elles sont réutilisées (le texte du 1er janvier est entièrement composé de phrases écrites un 1er janvier, et ainsi de suite).
Mais de ce corpus hétéroclite et foisonnant n’est repris que ce qui coïncide étonnamment avec la vie de l’auteur. Le lecteur fait alors l’expérience d’une « étrangeté » de l’autobiographie. Traversé par les éléments, les rêves, les paysages, les voyages, les rencontres, L’ordre du jour est la saisie d’une vie en éclats, qui s’y dit, au jour le jour, par les mots des autres de tous temps. De la méthode surgit alors une vérité inattendue. »

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